"Hommes/femmes politiques, journalistes au petit pied, philosophes du dimanche ou stars à la ramasse: tous sèment des perles de bêtise, sans se douter que, dans l'ombre, l'autruche les note, les commente, s'en gausse, et recrache le tout sur ce blog."

Septembre 2013

« Quand vous lirez ces lignes, je serai déjà mort »

 
Tirant tête hors du trou, qu’entends-je ? Dans un premier temps je voulais appeler cette rubrique «y aller ou pas ? Syrien ne se passe… » : Une facilité, jeu de mots à deux balles dans la tête, une façon de dire aussi que oui, on peut rire de tout, et même avec n’importe qui. Puis, l’évidence s’est imposée : c’est la rentrée des classes. C’est là, aussi, loin d’Alep, la mort.
     « Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée 2013 », commence sobrement Pierre Jacque, enseignant à Marseille. S’ensuit une longue litanie d’amères constatations, « le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience. » Pierre, âgé de 55 ans, eut tout le loisir de le voir « évoluer », ce métier, c’est-à-dire se diluer dans l’accessoire, le tape-à-l’œil, s’éloigner chaque année un peu plus des fondamentaux, une réforme chassant l’autre mais toutes, animées de la même volonté d’en demander davantage aux profs tout en réduisant les moyens, le matériel, le temps de cerveau disponible à l’égard des élèves, le cancrelat du libéralisme dévorant pied à pied le corps de l’éducation nationale. Ce qui aurait pu n’être qu’une lettre de licenciement (les premières phrases employées pouvaient le laisser croire), s’achève sur ceci : « quand vous lirez ces lignes, je serai déjà mort ». Pierre Jacque s’est tué, le jour de la rentrée des profs. « J’aurai pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves, mais je ne suis pas assez vertueux pour cela », écrit-il, comme en une ultime pirouette, un dernier signe de respect envoyé à celles et ceux qu’il avait, d’année en année, accompagné, formé, et qui selon lui formait le cœur de son métier : les élèves. Pierre Jacque, selon ses proches, n’était pas dépressif. Il n’était aucunement condamné par le Crabe ou autres maladies de court terme. Il avait, simplement, commis l’erreur de prendre son travail trop à cœur, de s’y investir totalement. Elèves, ne travaillez jamais.
     Cet été, dans les Vosges, aux portes de la Forêt Noire haut lieu s’il en est de la production de planches et choses diverses en bois, une petite fille à couettes, du haut de ses six ans, demandait à son père pourquoi « le président, il veut bombarder la scierie ? » Elle s’inquiétait des bombes, d’autant que son grand-père, à ce que j’en ai saisi, travaillait dans ladite scierie. Elle avait raison de s’inquiéter. De la scierie à la Syrie, tout bombardement est, par nature, inquiétant.
     Oui, je sais, il y eut emploi de gaz Sarin, et cela, on nous dit que c’est inacceptable. Je sais aussi que les traités internationaux interdisent l’usage de ces gaz, mais non leur détention : ce qui constitue, avouons-le, un formidable contre-sens, tout en « diplomatie » puante. Oui oui, il conviendrait d’intervenir, tout de go, en Syrie, à condition que ce soit de loin par la grâce des missiles sol-sol, lesquels généralement explosent au petit bonheur la chance. Oui oui, je comprends bien, trois ans de guerre dite civile nous dit-on, alors qu’il s’agit d’une guerre CONTRE les civils, plus de 100 000 morts : avant le gaz Sarin, aucune raison de bouger ni même de se fâcher avec nique-ta-race Poutine. Mais là… Houlala, là, on va y aller, les biffins !
     Ces petits bras qui avancent, puis reculent, me font doucement rigoler. Qu’ils s’enfoncent leurs missiles dans le cul sera le gage, au moins, qu’aucun innocent ne périra sous leurs frappes à l’emporte pièce.
     Savez-vous ? Dassault a des Rafales à vendre, mais l’armée française n’en veut pas et l’opération de com’ au Mali n’a pas porté ses fruits en terme de vente de l’avion : une  nouvelle guerre s’impose. Savez-vous ? A chaque fois qu’il endosse le treillis Hollande gagne 0,5 points dans les sondages, et dans l’état de détestation où il se trouve c’est loin d’être négligeable. Le petit doigt sur la couture de son pantacourt des vacances, Hollande pérore et menace. Le chômage, la misère, la précarité attendrons : l’urgence est en Syrie. Finalement, cet homme, ne sait rien mieux faire que la guerre. A se demander même si il ne saurait faire que cela.
     Compte-t-il, de par ses rodomontades guerrières, nous faire oublier l’autre front ? Celui-ci est intérieur, et largement ouvert. Avec leur imbitable et pénultième réforme des retraites, Hollande et ses sbires semblent jouer sur du velours : les syndicats, pauvres pigeons,  lui mangent dans la main, et même si le grain est d’ivraie ils sauront tenir leurs troupes. Nous défilerons, bien entendu. Pour le principe, et pour la galerie. Au-delà du 10 septembre? Rien. Peanuts. Nada. Nous sommes éteints, et à merci.
     C’est que la mobilisation, quel qu’en soit le sujet, n’est guère d’actualité. Les enfumeurs sont au pouvoir, les « partenaires sociaux » sous l’éteignoir comme jamais, et le sarkozysme, entendu comme philosophie politique, règne en maître dans les esprits —avec la complicité de celles et ceux s’étant fait élire en nous laissant penser qu’ils allaient rompre avec lui.     
     En février 2003, alors même que la France avait décidé de ne pas y participer nous étions un million et demi à défiler dans les rues de Paris, contre la guerre en Irak. Aujourd’hui, alors que se dessine une guerre en Syrie pas une seule organisation politique ne propose ne serait-ce que l’esquisse d’une manifestation… Les temps changent, c’est clair. Ils virent au gris, au brun. Au kaki.


                                                                                           Frédo Ladrisse.
 

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